Quelques fins de partie

 

J’ai rapporté de la boîte à livres de Brignogan : Entre deux rives d’Emmanuel de Waresquiel (livre publié en poche sous le titre Fins de partie).

L’auteur écrit sur la fin de neuf écrivains : Paul Léautaud, Stefan Zweig, Jacques Vaché et Jacques Rigaut, Robert Brasillach, Julien Gracq, Gérard de Nerval, Benjamin Constant et Charles-Joseph de Ligne. Peu d’auteurs que j’ai fréquentés : un peu Zweig, un peu Gracq, un peu Nerval.

Stefan Zweig dans son autobiographie Le Monde d’hier décrit l’Europe avant 1914. Un monde d’une grande liberté d’esprit. Puis il voit son agonie. Pensant que le nazisme ne pouvait être vaincu, le 22 février 1942, un jour après avoir terminé Le Monde d’hier, il se suicida avec sa seconde femme à Petrópolis, une ville à une soixantaine de kilomètres de Rio de Janeiro. Nous pourrions croire, comme Zweig, que la situation est foutue, que nous en avons assez vu comme cela, que le pays dans lequel nous avons vécu est détruit pour un temps qui s’étendra bien au-delà de notre vie. Mais la petite lueur de l’espérance nous dit le contraire.

Gracq et Le Rivage des Syrtes, cet « imprécis d’histoire et de géographies à l’usage des civilisations rêveuses », écrivit Antoine Blondin. Édité à l’ancienne chez José Corti, je me revois en découper les pages cahier après cahier. Dans ma mémoire, Le Rivage des Syrtes se confond encore aujourd’hui avec Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, lu à la même époque. Julien Gracq de son vrai nom Louis Poirier, professeur méticuleux et discret au lycée Claude-Bernard à Paris, se composa une existence presque réglée comme du papier à musique. Écrivain du voyage rêvé, d’une vie en longue attente habitée par la mort, à la retraite, il retourna vivre sur le territoire de sa jeunesse. Il parla d’une grisaille mentale qui envahissait ses journées et de la vieillesse comme d’une lente érosion. Il mourut à l’hôpital d’Angers d’une embolie pulmonaire à quatre-vingt-dix-sept ans.

Nerval. J’ai acheté Les Filles du Feu le 22 novembre 1975 à Lyon (je note la date et la ville de l’achat sur la page de garde). J’ai relu le chapitre sur l’inoubliable Sylvie après qu’Emmanuel de Waresquiel m’a rappelé cet écrivain dont il ne nous reste souvent que les quatre premiers vers de son poème El Desdichado :

Je suis le ténébreux, – le veuf, – l’inconsolé,

Le prince d’Aquitaine à la Tour abolie

Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie. »

A quarante-sept ans, cet homme d’une folie entrecoupée de voyages, choisit de se pendre un 25 janvier dans la sinistre rue parisienne de la Vieille-Lanterne au troisième barreau de la fenêtre du serrurier Boudet, « Suspendu comme un écriteau / – Dernier songe, et dernier tréteau » (Émile Goudeau).

Après avoir terminé Entre deux rives, je me suis demandé qui seraient les neufs écrivains de langue française que j’apprécie assez pour me pencher sur le moment où leur vie à basculer dans l’indicible néant.

Le premier qui me vint à l’esprit a été Michel Déon dont je relis périodiquement Les poneys sauvages. Déon qui, par admiration pour son écriture, m’emmena en 1976 dans le Connemara et quelques années plus tard à Spetsai dans la mer Egée, deux lieux entre lesquels il partagea son existence. Il avait quatre-vingt-dix-sept ans quand il s’est éteint d’une embolie pulmonaire à Galway, la capitale du Connemara. Blondin disait c’est «la personne la plus intelligente que j’ai rencontrée dans ma vie».

Sa famille chercha un cimetière parisien pour accueillir la dépouille de l’Académicien. Et qu’arriva-t-il ? Anne Hidalgo refusa que Paris accueille celui qui était né dans la capitale française, celui qui en avait fait le “personnage” principal des gens de la nuit. Une campagne fut lancée dans Le Figaro contre cette décision ridicule – comme l’est tout ce que touche de près ou de loin Hidalgo. Une centaine d’écrivains dont Hélène Carrère d’Encausse, Michel Houellebecq, Jean Rolin, Irène Frain, signèrent un texte pour que les cendres de Michel Déon rejoignent sa ville de naissance. Hidalgo céda.

 

Puis les noms s’enchaînèrent facilement : A.D.G., Henri Vernes, Marguerite Yourcenar, Muriel Cerf, Simon Leys, Albert Camus, George Perec, Romain Gary.

 

Alain Fournier qui, pour ne pas être confondu avec l’auteur du Grand Meaulnes, prit le pseudonyme d’A.D.G ((Alain Dreux Gallou – Alain de Gaulle – Alain de Gateaubriant, les explications d’A.D.G. étaient plus fantaisistes les unes que les autres). Je l’ai connu en Nouvelle-Calédonie quand il créa l’hebdomadaire Combat Calédonien auquel il m’arriva de participer, par ses polars sur le Caillou, quand il écrivait Le Grand Sud quelque part du côté de la Baie de Prony, durant des soirées très arrosées chez Michèle D. avec qui il vivait en Nouvelle-Calédonie. A Paris, après son retour dans la capitale, il me fit visiter le siège du journal Minute, puis m’invita à déjeuner dans une brasserie en compagnie d’un chirurgien proctologique de ses amis. Néon, boule de billard, sa description de ce qu’il sortait du trou du cul de certains fut un grand moment du repas.

Quand on lui demanda comment il aimerait mourir, il répondit : « Par étourderie. » Il est parti le soir de La Toussaint en 2004, il aurait eu 57 ans le 19 décembre suivant. Le crabe et l’étourderie ne font pas bon ménage. Libération titra : « A.D.G., mort d’un emmerdeur ». Pour une fois, c’était un compliment.

 

Henri Vernes, de son vrai nom Charles-Henri Dewisme pour l’état civil belge, avait dépassé le siècle quand il s’éteignit. Durant mes années d’adolescence, Bob Morane, le personnage qu’il créa pour les éditions Marabout, m’accompagna et sans doute m’aida à devenir un être plus consistant, plus vertébré que d’autres.

https://marcus.tvs24.ru/2021/07/27/bob-morane-est-mort-et-je-suis-un-peu-orphelin/

 

A son centième anniversaire, il déclara : « J’aimerais encore écrire une centaine de livres, courtiser quelques dames et pour le reste je laisse tout au sort. ».

Il n’a pas eu d’enfant, mais nous étions peut-être des centaines de milliers à le voir comme un membre de notre famille.

 

J’ai découvert Marguerite Yourcenar par l’intermédiaire de Mémoires d’Hadrien, un de ses livres majeurs avec L’Œuvre au noir. Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencour était née en 1903 à Bruxelles et morte le 17 décembre 1987 à Bar Harbor dans l’État du Maine (États-Unis).

Marguerite Yourcenar – son pseudonyme est l’anagramme de Crayencour – habitait depuis 1950 une maison baptisée Petite Plaisance sur l’île de Mount Desert (côte Est des États-Unis) en compagnie de Grace Frick. Elle perdit sa compagne en 1979 – le crabe encore et toujours.

Elle vécut ses dernières années entre écriture dans l’isolement de Mount Desert et voyages. Elle parvint presque à terminer sa trilogie autobiographique Le Labyrinthe du monde constituée de Souvenirs Pieux, Archives du Nord et Quoi, L’Eternité. Elle considérait qu’il manquait une cinquantaine de pages au tome III. Destin de l’écrivain qui n’a pu parvenir au terme de son œuvre. Ses cendres sont déposées à côté de celles de Grace Frick  et de Jerry Wilson, jeune réalisateur américain mort du sida. Jerry Wilson qui l’accompagna dans ses voyages. Sur sa pierre tombale, on lit : « Plaise à Celui qui Est peut-être de dilater le cœur de l’homme à la mesure de toute la vie », une citation tirée de L’Œuvre au noir.

 

Muriel Cerf. J’ai acheté L’antivoyage dans la collection Folio pour son titre et le portrait de l’auteur, un visage d’une fragilité et d’une solidité de Madone peinte en icône. Après ses études à l’école du Louvre, elle s’en alla sur les routes avec son amie Zita. Direction l’Asie. Au retour un manuscrit repéré par Roger Caillois pour Gallimard. L’antivoyage révèle une surdouée de l’écriture. Elle a 24 ans. Six ans plus tard, elle est renversée par un automobiliste. Les deux jambes cassées, elle ne voyagera plus. D’autres romans (une trentaine) mais jamais je n’ai retrouvé le souffle de L’antivoyage, pas même dans sa suite, Le Diable vert. Rétive à l’ordinateur, elle dictait ses textes à son mari.

Une polémique après la publication de son dernier ouvrage, Bertrand Cantat ou Le chant des automates, résultat de sa correspondance avec l’assassin de Marie Trintignant depuis sa prison de Vilnius.

Puis le silence, et j’imagine une soif de voyages pour s’écarter de ce monde et repartir joyeusement sur les routes d’Asie.

Hiéroglyphes de nos fins dernières (titre d’un de ses romans), le cancer l’emporta en mai 2012.

 

Ma première lecture d’un ouvrage de Simon Leys, pseudonyme du professeur Pierre Rickmans : Orwell ou l’horreur de la politique.

Et après ces pages limpides et éclairantes, d’autres lectures suivirent, en particulier le livre qui révéla la lucidité de Simon Leys sur un pays qu’il connaissait bien, Les Habits neufs du président Mao. Aussitôt les hyènes intellectuelles maoïstes parisiennes relayées par le journal Le Monde se déchaînèrent contre lui.

Autre moment de gloire de Simon Leys, le démontage en direct sur le plateau d’Apostrophes, du livre de Maria-Antonietta Macciocchi, De la Chine. « Une escroquerie », sanctionna Leys. Ce fut le seul exemple d’un livre dont les ventes baissèrent après un passage dans l’émission de Pivot.

L’Université, aujourd’hui wokiste, était à l’époque maoïste. Pas question d’accepter que Pierre Rickmans enseigne en France. Il partit pour l’Australie où on lui offrit un poste à l’Université Nationale Australienne. Il devint directeur de la section des études chinoises à l’université de Sydney.

Atteint d’un cancer, il s’éteignit en 2014 dans la banlieue de la grande ville australienne. Il avait 78 ans.

Il demeure un exemple par son opposition sans concession à une idéologie nocive qui agite toujours la Chine sous d’autres traits que ceux du dictateur Mao.

 

Cet été, je suis allé une fois encore passer quelques minutes près de la tombe d’Albert Camus à Lourmarin, une tombe sans fastes, sans grandiloquence, à l’image de l’homme et de son style.

Comme beaucoup d’élèves français, j’ai commencé Camus par L’étranger mais c’est L’homme révolté qui m’a toujours accompagné. Le marque-page qui est à l’intérieur est une carte de La maison des bibliothèques, provenant d’un des magasins situé au 59 rue Saint-Laurent à Grenoble. J’habitais dans la même rue, au 13 à la fin des années 70. En quatrième de couverture de l’essai de Camus, on lit que le vrai sujet de L’homme révolté est comment l’homme, au nom de la révolte, s’accommode du crime, comment la révolte a eu pour aboutissement les États policiers et concentrationnaires. Les wokistes devraient lire Camus.

On sait tout de Camus. Son père tué lors de la Première Guerre mondiale, sa mère sourde et analphabète, la pauvreté de sa famille, l’Algérie, Louis Germain l’instituteur qui le repéra et à qui il dédia son prix Nobel, le journaliste, l’écrivain, le philosophe, le polémiste, sa rupture avec le douteux Sartre, ses amours. Et sa disparition brutale, le jour de l’an 1960, en revenant de Lourmarin. Un accident de la route avec la Facel Vega FV3B de Michel Gallimard, le neveu de l’éditeur. La chaussée mouillée, un platane, puis un second, le compteur de la voiture bloqué à 145 km/h. Camus mort sur le coup. A quarante-six ans. Dans sa mallette, le manuscrit inachevé du Premier Homme. Un triptyque : la jeunesse, l’accident de la route, le manuscrit de ses premières années publié en 1994 par sa fille Catherine aux éditions Gallimard. Une vie d’écrivain.

 

Perec. Le roman Les choses me fut offert en 1975, « Après un Noël envahi » dit la dédicace de celle qui me l’offrit. Nous habitions alors Villard-de-Lans, un village du Vercors où Perec vécut une partie de son enfance durant la Seconde guerre mondiale. Les choses raconte le quotidien d’un couple au début de l’ère de la consommation. Je prêtai le roman à un ami et le récupérai vingt ans plus tard dans sa bibliothèque, aussi surpris l’un que l’autre qu’il soit là. Georges Perec ce sont des lectures si différentes les unes des autres que chaque ouvrage est une découverte d’une nouvelle facette de l’écrivain: La vie mode d’emploi (un roman tableau sur la vie des habitants d’un immeuble parisien dont Perec a enlevé la façade), La disparition (aucun “e” dans les plus de 300 pages du roman), W ou le Souvenir d’enfance (une enfance marquée par la disparition de ses parents, son père au front, sa mère à Auschwitz), Espèces d’espaces (un livre qui change votre rapport à l’espace, aide à passer d’observateur à auteur).

Georges Perec ne divorça jamais de sa femme qui, bien que séparée de lui, continua à l’aider à bâtir son œuvre.

Il est mort d’un cancer du poumon en mars 1982 à l’âge de 46 ans.

 

Romain Gary s’est suicidé à soixante-six ans, en 1980 à Paris, considérant qu’Au-delà de cette limite son ticket n’était plus valable. Né Roman Kacew à Vilnius (Lituanie), il écrivit sous d’autres pseudos dont le plus célèbre après Romain Gary est Émile Ajar.

Gary, Ajar, deux auteurs couronnés du Prix Goncourt, un seul écrivain.

Résistant de la première heure (Compagnon de la Libération), diplomate (notamment consul général de France à Los Angeles) et grand amoureux, Christel Söderlund, Ilona Gesmay, Lesley Blanch et Jean Seberg qui le trompa avec Clint Eastwood. Séparation et divorce.

J’ai commencé à aimer l’œuvre de Gary par sa vie d’écrivain, par une biographie, celle de Dominique Bona (Romain Gary, éditions Mercure de France).

Vieillir, pour lui, c’était la débandade. Il se tira une balle dans la bouche, revolver Smith & Wesson calibre .38. Il laissa une lettre « Jour J (…) Aucun rapport avec Jean Seberg ». Elle s’était suicidée en 1979.

 

En choisissant ces écrivains, je trace sans doute un autoportrait. Et plonge vers le futur proche – l’absorption par le néant – ? Quelle forme prendra ma fin de partie ? Quel sera le hiéroglyphe de ma fin dernière ?

En attendant, Joyeux Noël et Bonne Fin… d’année.

Marcus Graven

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