Hommage à un de 14

Hier soir, Pascal Praud a paru surpris que Rioufol ait connu son grand-père, combattant de la Première Guerre mondiale.

Vous êtes la dernière génération qui a connu ces soldats, dit le présentateur.

 

Mon grand-père, né le 30 octobre 1897 à Saint-Etienne, était de l’Assistance publique mais connaissait l’identité de sa mère : Anne C.

Avait-il été abandonné par elle ou, comme il le pensait, est-ce à la mort de cette dernière qu’il se retrouva à l’Assistance Publique ? Il ne le sut jamais.

L’Assistance Publique le plaça dans un village du Forez dans la maison du couple Berger. J’ai le souvenir d’une photographie du père Berger, un bonhomme à la longue barbe raspoutinienne, visage sévère et bon à la fois. Le couple éleva plusieurs enfants de l’Assistance dans la vieille maison où je vécus mon enfance. Parmi eux, un autre combattant de 14, Jean R., un petit homme chétif, malheureux en amour. Abandonné par sa femme, il ne revit sa fille que quelques mois avant sa mort.

 Jean R.

Autre enfant élevé par les Berger, Armand D., résistant durant la Seconde Guerre mondiale, caché par mon grand-père alors que les Allemands tournaient à sa recherche autour du village.

 

Mon grand-père fut incorporé le 9 janvier 1916. Ses papiers militaires spécifient : cheveux châtains, yeux marron, nez fort, visage ovale, taille 1,67 m.

Il participa à la bataille de La Somme et à celle du Chemin des Dames. Il fut grièvement blessé le 3 août 1917.

 

Ce n’est pas mon grand-père qui me parla le premier de sa blessure mais son frère de lait Jean R.

Il me raconta que lorsque Henri servant de mitrailleuse fut touché, il fit le mort. L’ennemi retourna son corps, prêt à lui mettre une balle dans la tête s’il soupçonnait encore un fragment de vie. Mon grand-père ne broncha pas. Des éclats d’obus lui avaient traversé les chairs, d’autres demeurèrent sous sa peau le reste de son existence.

Sur son carnet militaire, un médecin avait noté à l’encre noire d’une belle écriture de pleins et de déliés :  » Gêne fonctionnelle du membre supérieur droit en rapport avec des cicatrices au niveau de la région deltoïdienne et au niveau de la partie postérieure du biceps, raideur de l’épaule droite dont les mouvements d’élévation sont limités à 100° dans l’abduction et à 110° dans la propulsion, raideur du coude dont l’extension est limitée à 170°, amyotrophie du bras de 3 cm, craquement articulaire de l’épaule, algie du membre. Cicatrice sans suite en séton de la cuisse droite « .

Le carnet spécifiait que le deuxième classe Henri C. avait été blessé le 3 août de l’avant-dernière année de la guerre : cuisse droite, hanche droite et thorax.

Henri fut réformé le 29 novembre 1918 à Orléans.

 

Élevé par mes grands-parents, je découvris dans leur grenier, une malle en bois dans laquelle entre des vêtements anciens, un revolver rapporté de la Première Guerre mondiale.

D’un noir mat, il capta un peu de clarté quand je le sortis du chiffon qui l’enveloppait.

Je lus écrit sur le canon, « calibre 8 m/m », et « Cordero » au-dessus de la crosse en bakélite terminée par un anneau. Je posai un doigt sur la détente et pointai l’arme sur l’ampoule. Mon poignet fléchit. Je fis plusieurs tentatives et, peu à peu, ma main et mon avant-bras s’affermirent. Je relevai le chien et appuyai sur la détente.

Sans bien sûr avertir mes grands-parents, je jouais avec ce revolver l’Aventurier dans les prés et les bois au-dessus de leur demeure.

 

Mon grand-père revint à la vie civile avec une solide haine de l’armée, de l’indigence coupable de son commandement, des massacres inutiles

.

Il fut ensuite chauffeur de locomotive pour la Régie des chemins de fer départementaux de la Loire. C’est-à-dire qu’il lançait des pelletées de charbon dans la chaudière d’une Mallet 1910.

A la fermeture des lignes campagnardes du réseau ferré, il continua à enfourner du charbon dans des chaudières, mais cette fois dans celles permettant le fonctionnement des métiers à tisser d’une usine de velours et ce, jusqu’à sa retraite, à l’âge de 65 ans.

 

Il survécut à un cancer de la mâchoire et mourut dans son lit à 81 ans. La veille, il travaillait encore dans son jardin potager.

Il fut un de 14.

Marcus Graven

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