Bob Morane est mort et je suis un peu orphelin

Bob Morane est mort.

Ou plutôt son créateur, l’écrivain Charles-Henri Dewisme, dit Henri Vernes.

Il avait vu le jour le 16 octobre 1918 à Ath (Belgique) et s’est éteint ce 25 juillet.

Auteur de plus de 230 romans d’aventures sous différents pseudonymes, il connut un immense succès auprès des jeunes adolescents des années 60-70 avec Bob Morane, un aventurier qu’il emmena non seulement aux quatre coins de la planète mais aussi dans l’espace, dans le passé et dans futur.

 

Le futur Henri Vernes, à l’image de Bob Morane, était un personnage.

Il quitta le plat pays qui était le sien à l’âge de 19 ans pour l’amour de Madame Lou, une Chinoise de dix ans son aînée, rencontrée à Anvers. Marseille, puis la Chine. Un parfum d’Ylang-Ylang.

La dame de l’Empire du Milieu tenait une jonque-bordel à Canton.

Rentré au pays, il épousa la fille d’un diamantaire et s’engagea dans le négoce des pierres précieuses. Pendant la Seconde Guerre mondiale, épris d’une agente du MI6, il travailla comme espion pour les services secrets britanniques.

À la Libération, à Paris, il fit la connaissance de Jean Cocteau, Blaise Cendrars, Fernand Léger, Juliette Gréco. Il œuvra dans la capitale française en qualité de correspondant et de nouvelliste.

Il voyagea en Amérique du Sud et dans les Caraïbes.

En 1953, le directeur littéraire des éditions Marabout cherchait pour la création d’une collection destinée aux adolescents, un auteur capable de créer un héros récurrent dont les aventures seraient bimestrielles. Charles-Henri Dewisme fut l’élu.

Le 16 décembre 1953, la collection Marabout Junior publiait sous la signature d’Henri Vernes, La Vallée infernale, une histoire se déroulant en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Le héros, Bob Morane, un ancien pilote français de la Royal Air Force.

Ce fut le début d’un marathon littéraire d’un demi-siècle.

Au fil des romans, un ennemi personnel, Monsieur Ming, L’Ombre jaune, un ami indéfectible, l’Écossais Bill Ballantine, un savant, le professeur Clarembart et nombre de splendides jeunes filles toujours en danger. On n’était pas chez Gérard de Villiers, il ne se passait rien entre Morane et ces déesses en péril, du moins durant l’aventure. Après ou entre les pages, nous n’en savions rien.

 

Je me souviens qu’au lycée – nous étions alors au lycée de la 6e à la Terminale – pour une rédaction, je décrivis un incident, une panne automobile, en le dramatisant à la Henri Vernes. La nuit, le vent, un village abandonné, des bruits bizarres montant des ténèbres. J’étais assez fier de moi.

J’eus une note excellente mais avec une désobligeante remarque du professeur. Pour lui, dit-il à la classe, j’avais recopié le texte dans un roman mais il n’avait pu découvrir lequel. Il ne trouva jamais et pour cause : il n’existait pas. Soulignons que ce professeur n’avait pas attendu Pennac pour nous lire à haute voix des livres. Je me souviens avec délice de La route d’Altamont de Gabrielle Roy.

 

Il fut un temps où je possédais les 117 premières aventures de Morane.

Je me souviens avoir posé devant une partie de ma collection… comme Henri Vernes.

Adulte, je découvris durant l’un de mes retours de Nouvelle-Calédonie que ma mère avait offert toute ma collection au fils de sa filleule.

Je fus aussi décontenancé que Philip Roth quand il apprit que son père avait donné sa collection de timbres sans l’avertir.

Plus tard, j’en rachetais quelques-uns dans des vide-greniers. Par nostalgie.

 

Je me souviens de la couverture de P. Joubert de La Vallée des Mille Soleils que je copiais sur une feuille Canson  pour décorer ma chambre.

Je me souviens des illustrations de Gérald Forton.

Je me souviens d’un reportage sur le film The lost city of Z. « Peu d’entre vous doivent connaître Percy Fawcett», disait la commentatrice.

Sauf ceux qui ont lu Sur la piste de Fawcett quand ils étaient gamins, lui ai-je silencieusement rétorqué.

En 2019, en lisant le bouquin de Le Bris, Pour l’amour des livres, je compris que la lecture des romans d’Henri Vernes m’avait évité de sombrer, contrairement à l’immense majorité de ma génération, contrairement à la plupart des écrivains et des journalistes, dans le politiquement correct, la bien-pensance, l’idéologie de gauche.

Bob Morane n’était pas de cette étoffe-là.

 

Henri Vernes (ou Bob Morane) est mort à 102 ans. Il nous a aidés à partir, à voyager loin du charnier natal, à ne pas céder à l’adversité, à trouver en nous consistance et courage pour ne pas désespérer – hier comme aujourd’hui – du monde que l’on veut nous imposer.

Marcus Graven

 

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