Déconstruire Baudelaire

En 2021, il n’y a pas seulement Napoléon. Il y a également le bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire.

Comme pour l’Empereur pour lequel notre Président nous a donné la ligne claire : déconstruire notre histoire, nous nous devons en tant qu’intellectuels engagés d’en faire autant avec Charles Baudelaire.

Le poète d’un mètre cinquante vivait avec une déesse noire d’un mètre quatre-vingts, sa muse, Jeanne Duval. Baudelaire, l’homme malheureux, l’individu qui se roulait dans la douleur ne s’est ouvert au monde et à la vie que dans les bras de sa métisse maîtresse.

Le recueil Les fleurs du mal n’aurait peut-être jamais vu le jour sans la présence de Jeanne que l’on retrouve dans au moins dix poèmes dont le célèbre Les bijoux :

« Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d’aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne »

 

Les méchantes langues, les contemporains de Baudelaire et sa mère décrivent la Vénus noire comme un monstre, un vampire, une maîtresse toxique qui lui a refilé la syphilis, une harpie sournoise, menteuse, alcoolique, dépensière, chaudasse. Odieux propos de mâles blancs et d’une génitrice tout aussi blanche pleine de rancœur.

Il est temps de revisiter l’influence de Jeanne Duval – s’appelait-elle ainsi tant elle changeait de nom pour fuir les créanciers, parasites de nos sociétés ? – sur l’œuvre du poète, de faire voler en éclats le racisme de la société française d’hier et d’aujourd’hui.

Elle éveilla la sensualité du petit poète qui avait goûté aux fleurs insulaires lors d’un voyage qui l’amena jusqu’à La Réunion (alors Île Bourbon), là où « tout n’est qu’ordre et beauté / Luxe, calme et volupté ».

Il est nécessaire de dénoncer l’acharnement des biographes contre celle en laquelle le poète plongeait sa « tête amoureuse d’ivresse », celle au « corps si beau », cette « mer odorante et vagabonde/ Aux flots bleus et bruns».

Heureusement, depuis quelques années, des écrivains n’hésitent plus à mettre la Vénus noire au centre des Fleurs du mal et du Spleen de Paris, faisant de Jeanne Duval l’incarnation de la femme exotique et sensuelle. « Brune comme les nuits / Au parfum mélangé de musc et de havane ».

Dans Belle d’abandon, l’écrivain franco-mauricien Emmanuel Richon relève que la relation entre Jeanne et Charles a permis à ce dernier de s’affranchir de son milieu, ces petits Blancs sans morale progressiste comme Théophile Gautier, Gérard de Narval et des peintres Manet et Courbet.

Citons aussi Vénus noire d’Angela Carter,

L’Ombre de Baudelaire de la Franco-Haïtienne Fabienne Pasquet (« J’ai trop entendu les tenants de la morale faire de la négresse du poète sa malédiction »),

Les Beautés noires de Baudelaire de l’Haïtienne Elvire Maurouard,

Sympathie pour le fantôme de Michaël Ferrier.

Le fantôme est, dans le tableau L’atelier du peintre de Gustave Courbet, la réapparition le temps passant de Jeanne Duval que le peintre avait effacé à la demande de Baudelaire (en bas, à droite, près du poète lisant).

« C’est toute une mémoire interdite, ou du moins qui ne transparaît jamais. Mémoire opaque qu’on ne peut évoquer sans susciter le soupçon de ces dieux que sont dans la France d’aujourd’hui le journaliste aux ordres, l’historien oublieux, le politicien cauteleux, le sociologue doucereux… le présentateur de télévision précautionneux… le philosophe sérieux… c’est la dormeuse Duval, celle dont on ne parle jamais ou presque, noyée dans le sommeil de France, perdue dans la nuit du temps. Mémoire dormante, parole de nuit, eau profonde », écrit Michaël Ferrier.

Moralité : la France moisie ne peut plus chasser Jeanne Duval du tableau. La négritude est notre avenir et notre inspiration, n’en déplaise aux racistes, aux réactionnaires, aux suprémacistes couleur suaire. Ils ne pourront revenir sur la visibilité des Noirs, leur grandeur intellectuelle et physique. Le frémissement d’égalité devient tsunami.

Mais le livre le plus abouti de la déconstruction de l’image rebutante de Jeanne Duval et de celle de la statue de Baudelaire est le splendide roman graphique de Bernard Yslaire, Mademoiselle Baudelaire.

« Je pense qu’il faut constamment réécrire l’Histoire », dit l’auteur. Il le fait en magicien.

Mademoiselle Baudelaire est un monument d’esthétique, un cri contre la domination que l’on refuse de voir. Le tout dans une ambiance baudelairienne que l’on est obligé d’appeler aujourd’hui “duvalienne”. Sans elle, Baudelaire serait demeuré un nain non seulement physique, mais poétique. « En restant honnête, on ne peut plus réellement préciser le rôle de Jeanne dans cette création : actrice, voire inspiratrice… Baudelaire n’aurait certainement jamais écrit ces poèmes en présence d’une autre femme », confie Yslaire.

« Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,

Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,

Je vois se dérouler des rivages heureux

Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ».

Sans Jeanne Duval, où Baudelaire aurait-il humé un tel Parfum exotique ?

Peut-être même était-elle l’écrivain.e !

 

Quel plaisir que celui de la déconstruction ! Quelle jouissance que celle de casser les valeurs littéraires de nos plus grands poètes sur l’autel du politiquement correct Black Lives Matter ! Quel bonheur de faire dire à notre époque bien plus que le passé ne renferme ! Quel bain de jouvence que le wokisme ! Quelle satisfaction de frapper « sans colère / Et sans haine, comme un boucher ».

Marcus Graven

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